LUCIE DELARUE-MARDRUS

SOUFFLES DE TEMPÊTE

| POÉSIES

DEUXIÈME MILLE

PARIS

BIBLIOTHÈQUE -CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR Î1, RUE DE GRENELLE, 41

1918

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour {ous pays.

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I L'AUTOMNE A CHEVAL

LA RENCONTRE D'AUTOMNE

J'ai rencontré parmi l’automne Qui, jusqu’à l'horizon, se déploie et moutonne, J'ai rencontré parmi la finale douceur, Rencontré toul à coup ma première jeunesse, Et, fière de mon droit d’aînesse, J'ai dit hautainement : « Salut, petite sœur! »

Dans l'ombre d'une branche oblique, Sur mon jeune cheval, essoufflée, héroïque, Arrêtée au milieu d’un furieux galop, . Toute ironie amère en mon cœur endormie, J'étais simple, enivrée, amie De l'automne, des bois, du vent, du ciel, de l’eau.

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

J'ai dit : « Enfant triste et muette, Je vois derrière toi tes ailes de mouette, Et je sais ce que dit ton sourire accablé. Réponds-moi, demoiselle entre les demoiselles ! À l’envergure de ses ailes,

Ne reconnais-tu pas ce grand cheval ailé? »

Elle : « Ces ailes que tu portes Faisaient, derrière toi, voler les feuilles mortes, Et cependant mon cœur ne te reconnaît pas. Ton sourire est trop calme et trop jeune ton âme.

Je suis vierge et tu n'es que femme,

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Souffre, de ton chemin, que j'écarte mes pas.

« Moi, sans jamais que rien m'endorme, J'appelle en vain l’amant impossible et sans forme Qui fait le ciel, les bois et le vent sensuels.

Triste avant l’âge, sage, inavouée et double,

Je rêve, alors que toi, sans trouble,

Tu satisfais ton sang de bonheurs visuels.

L'AUTOMNE A CHEVAL

« D'où vient que tu bondis encore Si le divin désir jamais ne te dévore, Et que poursuis-tu donc sur ton jeune cheval Si tu ne te meurs pas de soif, Ô mon aînée ? Vois, comme je me suis fanée

Dans l'attente d'un dieu qui calmerait mon mal! »

J’ai dit : « O mon ancienne âme! Toi tu n'es qu'une vierge et je suis une femme. Toute la gloire et tout l’amour je les connais, Et je sais maintenant que le plaisir de vivre " C'est de n'avoir rien à poursuivre,

Sinon le vent qui passe à travers les genêts.

« Mon rêve n’en est pas moins vaste, Mais, pour avoir vécu, combien je me sens chaste Près des songes secrets de la virginité ! Si je reprends mon vol parmi l'automne blonde, C'est pour fuir l’amour et le monde,

Car le monde est bassesse et l'amour pauvreté.

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

« Ouvre ton regard qui s'étonne. Contemple en moi l'esprit tragique de l'automne Et la simplicité des feuilles dans le vent.

Ton dieu, je l'ai trouvé parmi les solitudes.

Et, dans mes mains fines et rudes,

Je porte un univers éternel et vivant.

« Face à face avec le mystère, Je respire, anxieuse, ivre, entre ciel et terre; La joie et la douleur me donnent leur parfum., L'étonnement de vivre rune ma pensée... Présente, future et passée,

Suis-je un fantôme errant ? Suis-je encore quelqu'un ?

« Voici. Je n'ai plus rien à dire. Regarde seulement cette identique lyre Que je tiens comme toi dans de pieuses mains. Je veux chanter encor jusqu’au jour de la cendre. Et nul ne peut venir me prendre,

Sauvage, libre et fier, mon bonheur sans humains. »

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L'AUTOMNE À CHEVAL

J'ai vu-sa tête détournée.

Elle m'a dit : « Adieu! Va vers ta destinée !

Moi, je demeurerai seule avec mon sanglot ! »

« Adieu, criai-je, adieu, moi-même, Ô triste! O pâle!» Et, parmi la pourpre automnale,

J'ai salué ma sœur dans le vent du galop.

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COLÈERE

Je me sens parfois si sauvage Sur mon cheval

Que la rencontre d’un visage Me fait du mal.

Seule le long des routes vides, L'esprit béant, J'ouvre tout grand mes yeux avides

Sur le néant.

Le vent du galop qui m'emporte Aux lointains bleus Tord la crinière et mes cheveux

De même sorte.

L'AUTOMNE A CIIEVAL

O monde mourant d'anémie, Fuis mon chemin! Laisse-moi ! Je suis l'ennemie

É Du genre humain.

AU PAS

Défaillante, tragique et douce vieille fleur, Avant la fin des fins l'automne se recueille. Au fond des bois flammés, les arbres, feuille à feuille,

Sans bruit laissent tomber à terre leur couleur.

Entre les rameaux roux, la perspective jaune Se rehausse soudain du vert sombre de lif. Et, pour tacher de sang toute une vaste zone,

Un petit arbre étrange éclate en rouge vif.

Solitaire, à cheval, j'avance et me balance. Prends garde, mon cheval, parmi la pourpre ! Au pas : Prendsgarde parmi l'or !.. Toutdoux!..Ne troublons pas

La muette saison qui se meurt en silence...

10

AU TROT

Sans fin, sans trêve, au trot, J'écarte l’automne avec mon visage,

Fuis la brancle au passage, À cheval, le front contre le garrot,

Sans fin, sans trêve, au trot.

11 pleut, ce semble,un peu. Une feuille au vol me fouette la joue. Comme-octobre est en feu | Sur mon cou penché le bois se secoue.

Il pleut, ce semble, un peu.

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AU GALOP

Le grand ciel, le grand bois, le grand vent, Tout cela s’effeuillant, se mouvant,

Moi qui vais à cheval vers le large

D'un galop fantastique de charge.

_ Plus de frein, de raison ni de lois! Par les prés, par les champs, par les bois,

Dans le sens biaisé des nuages,

Au grand rythme essoufflé des orages,

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Me voici! Me voici! Me voici! | __ Proche et loin, par là-bas, par ici, | _ Dans l’automne en fureur qui m'emporte, |

_ Vent, nuage, élément, feuille mortel N

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APAISEMENT

Temps d’or et vent sec et ciel bleu. La belle saison est venue. Les feuilles en tombant tournent sur l'avenue.

C’est l'automne couleur de feu.

Que Je t'aime, saison complexe ! Je vais, sur mon joli cheval ;

Je me sens doucement sans pensée et sans sexe. Des vapeurs sont au fond du val.

Au grand galop je me repose... Certes, mon cheval et mon chien Ne songent, comme moi, qu’à cette simple chose

Qu'il fait beau temps et qu'on est bien.

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FÉERIE

À cheval, j'ai quitté ma maison et ma ferme Pour le dehors d'octobre immensément fané, Où, dès que sur nos pas le sous-bois se referme,

Mon frémissant cheval est impressionné.

Mon cheval, mon cheval, sommes-nous chez les fées? L'automne aux sept couleurs palpite autour de nous. Ces fougères au vent, blondes et décoiffées,

Nous enveloppent d’or plus haut que nos genoux.

Ée sol rouge est taché comme d'un sang de faune, Ce hêtre illuminé projette des rayons. Vois, les feuilles de l’air tombent par millions :

1 pleut orange et roux ! Il pleut rouge ! Il pleut jaune

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

Quelle aurore, au retour, teintera tes sabots! _ Tu trembles, mon cheval... Y a-t-il quelque chose ?

Est-ce de voir, parmi les chemins les plus beaux.

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L'automne s'effeuiller sur nous comme une rose ?

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PEUR

À travers l'automne insensée, Je suis passée Et j'avais peur.

Quelle est cette pourpre vapeur? Est-ce un malheur

Dans les pacages ?

Quelest cet horrible incarnat D'’assassinat Sur les feuillages ?

Quel est cet étrange parfum Du fourré brun Taché de rouge?

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

Je crois qu’on a tué quelqu'un. Înopportun, Le buisson bouge.

Je crois qu'on a tué l'été, Là, dans l'allée Trop effeuillée.

Mon regard est épouvanté. Du sang, peut-être, Va m'’apparaître ?

Je crois qu'on a tué l'Amour, Là, sous ce hêtre

meurt le jour.

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CHASSE

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Invisible cerf que je veux forcer Dans l'automne d'or flamboyante et morte, - Invisibles chiens, invisible escorte,

. Quels yeux que les miens vous verront passer?

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. Mon cheval réel a peur des fantômes,

Moi, presque un esprit, j'ai peur des vivants. _ Qui verra la reine aux yeux émouvants Parcourir son rêve aux vastes royaumes ?

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. Les traces du cerf sont dans le hallier,

Il y a du sang jusque sur ce hêtre. J'entends alentour les chiens aboyer.

Ma meute glapit.. C’est le vent peut-être ?

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

Quelqu'un, il me semble, a sonné du cor. Est-ce pour la vue ou-pour la curée ? Le cerf n'est pas là, le cerf n'est pas mort,

Le cerf court toujours l'automne empourprée.

Taïaut! Dans le soir je l'ai vu, je crois! Était-ce sa tête? Étail-ce une branche ? Il portait au vent, recourbée et-blanche,

La nouvelle lune entre ses deux bois.

Vite! Lancez-vous, mes grands chiens sauvages ! Vite, mon clieval ! Galopons sur lui! Vite, mon escorte! Avec les nuages,

À travers les bois, courons dans la nuit!

Le cerf disparaît, la lune s'efface.

Le silence noir règne sur le val.

Sous le ciel d'orage s'enfuit la chasse,

Je suis toute seule avec mon cheval.

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HONFLEUR

. L'ombre d'un grand nuage est sur l’eau comme uneîle. _ L'estuaire est plus beau qu'aucune fiction. La vieille navigation

Bat des ailes parmi la ville.

Après les toits salés commence le grand foin, Et les fermes sont dans le bleu des herbages. L'odeur des pommes vient de loin Se joindre au goudron des cordages.

Je n'ai pas vu la fin de mes ravissements, Honfleur tout en ardoise pourtant je suis née, O ville riche d'éléments,

Nombreuse, bien assaisonnée.

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Sont-ce tes toits vieillots qui se: pressent si fort,

Que je chéris, ou bien ton port

)! Ta petite marine et ta campagne verte Qui te fait touiours entr’ouverte ?

[l Rien que de bon, de pur, pour cette ville-ei ! | Moi qui suis pour jamais vouée à la chimère, | - # = -

| Je l’aime simplement, ainsi

Qu'on aime son père el sa mère.

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EX-VOTO

Notre-Dame de Grâce c’est toujours dimanche, Riche d’encens, d'ombre et de feu, Tes tout petits trois-mâts dans leur bouteille blanche

Naviguaient sur un peu de bleu.

Parmi la bonne odeur d'une éternelle messe, Pleine d’étonnement muet, Mon enfance craintive a guelté ce jouet

Qui n'est que pieuse promesse.

J oujou dans la chapelle, étonnant ex-voto, [ncompréhensible merveille, Je te tiens dans mes mains, ce soir, petit bateau

Enfermé dans une bouteille!

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

Ainsi mon âge à moi comble les vœux ardents . Que fit une gamine ancienne. La bouteille dévote et son bateau dedans

Aujourd’hui seulement est mienne.

Mon enfance a jeté la bouteille à la mer, Le temps enfin me la ramène. Voigi, pour oublier le présent doux amer, Tout le charme dont elle est pleine,

Car la même surprise étrange qu'autrefois Me tient devant cette relique Qui couche avec grand soin, légèrement oblique,

Sur son pied poussiéreux de bois.

Le trois-mâts compliqué, dans la bouteille ronde Dont les reflets imitent l’eau,

Semble, l'avant tourné du côté du goulot, Faire à jamais le tour du monde.

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ADMIRATIONS

Oui, je sais ! Le miracle est artificiel. Qu'importe ! Dans l'étroit espace, N'a-t-on pas fait entrer, Ô chapelle de Grâce,

Toute la mer et tout le ciel ?

Je regarde sans fin, perplexe, émue et sage, Cet objet que je désirais. Dans le verre exigu je fais un long voyage

Bien plus beau, certes, que les vrais.

J'oublie, à contempler, les Méditerranées, Les îles, les ports inouïs mes ambitions ont été promenées

De connaître tous les pays.

Dans ma bouteille-fée on voit tempêtes noires Ou bien grands calmes sans couleur, Des apparitions, et toutes les histoires Des vieux matelots de Honfleur,

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

On voit les continents désirés sur la carte, Les océans, tout ce qu'on veut. | | Pour que l'esprit s'embarque à toute voile et parte, Il suffit de ce peu de bleu,

Car, voyage au long cours qui Jamais ne s'achève, Croisière qui ne bouge pas, | | Au creux du clair flacon, mon tout petit trois-mâts Navigue sans fin dans le rêve.

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MA MAISON

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_ Toi que j'aime, je t'aime encor mieux, ma maison, Dans le silence et l'or de l'arrière-saison.

Pleine de style, ô toi, témoin du Dix- -Huitième, Ton esprit d’ autrefois reste notre esprit même.

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Nous comprenons très bien quand l'horloge de bois

À chaque heure du j jour donne encor de la voix.

Nous comprènons très bien quand le lent crépuscule _ Envahit l’horizon de sa rouge macule.

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Nous comprenons très bien quand un cor, dansle soir,

_ Sonne les siècles morts de tout son désespoir. l -

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

Nous comprenons très bien quand, sur les nuits trop claires,

Se détachent en noir nos tilleuls séculaires.

Oui, si quelqu'un frappait à nos petits carreaux,

I faudrait que ce fut un ancien héros.

Je l’imagine à l'heure intime des bougies, Alors que dans nos cœurs naissent des élégies.

Ce serait un jeune homme abstrait, couleur d’éther,

Et j'ouvrirais sans peur, disant : « Entrez, Werther! »

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PAUVRE MORCEAU DE BOIS...

Pauvre morceau de bois qui n’étais qu'une bûche Qu'on avait mise dans un coin Au fond du cellier noir maïinte chose juche

Parmi des pommes et du foin,

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À toi, ce soir, l'honneur de l’ample cheminée, À toi les grâces du salon! Tu vas brûler afin que le temps soit moins long,

Plein des tristesses de l'année.

Tu vivais autrefois à l’arbre, en quelque pré. Lèe printemps aux bourgeons sans nombre, L’épais été, l’automne élégant et doré,

L'hiver tout blanc sous un ciel sombre,

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

Toutes les quatre au vent tu berçais les saisons, . Deux vertes, la jaune et la blanche. Fu savais les secrets innocents d’une branche,

Qui valent bien ceux des maisons...

Ce soir tu vas brûler, ô vieille chose morte! Les secrets ne sont pas finis. Tu sauras qu’une branche, une fois sèche, porte

Autre chose encor que des nids.

Il va naître de toi qui n’es plus rien, des flammes! Beaucoup plus belles que des fleurs, Les flammes, purs esprits, elfes, démons, dieux, âmes,

Miracle de toutes couleurs!

Quand tu ne seras plus qu’un vieux reste de souche

rougeoie encore un tison,

, Tu deviendras pareille au sous-bois se couche

Un soleil rouge à l'horizon.

4e

ADMIRATIONS

Lorsque la flamme aura terminé ses désastres, Tu seras quelque chose encor. . Le tison, en mourant, fait de tout petits astres,

Étincelles d'argent et d'or.

Ainsi tu contenais ces elfes et ces fées, Ces étoiles, ce pourpre soir, Tout ce qui va sortir de tes fibres chauffées,

Pauvre büûche du cellier noir |

Le feu qui va monter, le feu qui va descendre Sera l'ouvrage de ton corps, Et tu te survivras, après toutes tes morts,

Dans la noblesse de la cendre.

INCANTATION

Feu, mon grand feu,

Simple et pur comme aux temps premiers de Prométhée ; Feu, mon grand feu. Doué d'ailes, dansant, surnaturel ; feu, dieu ;

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Feu si vieux et si jeune et qui n'as pas d’athée ;

Feu, mon grand feu :

Feu, ma grande âme ; Au fond de l’âtre noir, feu, morceau de soleil ; Feu, ma grande âme ; | Feu, qui fais le miracle éternel de la flamme ; | | Feu, le même depuis toujours, jamais pareil,

Feu, ma grandé âme,

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MIRATIONS

Feu, lève-toi! Apparais pour sacrer la maison du poète : | : Feu, lève-toi! Pour mettre dans le ciel un panache à mon toit, ler, dans le logis fermé, comme une fête,

Feu, lève-toi !

PARIS

Que de gens t'ont chanté, Paris, Gens de misère et de liesse! Mais de toi l'on est tant épris

Qu'on croit inventer sa tendresse.

Qu'es-tu cependant, après tout, Et quelle est cette âme qui hante Maisons et monuments debout

Autour de ta Seine rampante?

Paris, fer et pierre, parfum

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De roses, de sang et d'ordure,

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Toi qu'on aime comme quelqu'un

Et d’un amour qui toujours dure, .…

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ADMIRATIONS

| Souvent tu nous as fait du mal, 4 | Même à nous, riches et prospères. l Que de fois notre pas loyal | Marcha sur ton nid de vipères ! |

Mais on ne peut pas t'en vouloir, Trop égoïstement l’on t'aime :. Dans la joie ou le désespoir |

En toi chacun s'aime soi-même,

S'aime soi-même et voire autrui,

Car c’est autrui qui fait la ville...

De quelle nature subtile

Le grand cœur qui bat dans ton bruit?

Savons-nous si tu nous fascines Par tant de grands rêves rêvés Ou s1 c’est qu'entre tes pavés

Croissent nos mauvaises racines?

0

SOUFFLES DE TEMPÊTE

Le grandiose et le petit, Pensée, art, plaisir, crime, histoire, Oui, quel que soit notre appétit,

Tu nous sers à manger et boire.

Ta Notre-Dame chaque tour Unit la chimère avec l'ange Nous dit ton étrange mélange

D'esprit, de chair, d'horreur, d'amour.

Ah! que par toi la terre crie! Ju règnes partout de moitié, Paris, cerveau de ma patrie,

Paris, cerveau du monde entier!

40

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RÉDEMPTION DU SOIR

Contour presque immatériel, Debout dans l’île, Notre-Dame, Sur lerouge couchant du ciel

S'élève en priant comme une âme,

Et son long reflet dérangé, Seconde inverse cathédrale, Dans les remous du fleuve pâle

Ne cesse jamais de bouger.

C'est l'heure des grandes féeries, Des premières ombres errant Et des lumières se mirant,

Rouges et vertes verreries.

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

Comme nul ne regarde rien Sinon moi, rêveuse qui passe, Tout ce spectacle m’'appartient

Avec son drame, avec sa grâce,

Et, les yeux tournés vers cela, Je dis à Notre-Dame noire, Aux feux mouvants, à l’eau d'ivoire :

« O beauté du soir, je suis là! »

49

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A MADEMOISELLE CHAUVELOT

Je salue aujourd’hui, toute petite Odile, Vos trois mois qu'une foule amoureuse défend. Voici donc commencée, aux yeux de tous, l’idylle

D'une mère et de son enfant.

Je regarde vos mains et vos pieds de poupée, Votre minime corps au chaud dans des blancheurs. Une si faible place est par vous occupée,

O vous qui remplissez des cœurs !

Vos deux yeux d'azur lisse le regard dévie, Toute une âme à venir secrètement ÿ dort. Vos deux yeux d’azur lisse, ils regardent encor

Dans l'infini d'avant la vie.

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

Petit bébé présent et femme de demain, Votre âme et votre corps pèsent si peu de chose Que l’on peut vous asseoir dans le creux de la main,

Guère plus lourde qu’une rose.

Vous êtes tout, pourtant, qui semblez n'être rien,

Vous qui continuez une double famille.

Odile !.. Votre nom sent l'Alsace. C’est bien ! Soyez grande, petite fille.

Ressemblez à la sainte auguste, s'il se peut. Pauvre petit poussin parmi son duvet pâle, Puisque vous porterez un nom de cathédrale,

Soyez haute sous le ciel bleu.

Un poète est peut-être une espèce de fée. Je pose mes deux mains sur votre frêle cœur. O dame des trois mois, d'un bonnet rond coiffée,

Je vous souhaite le bonhéur.

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HARPE

Fille d’or de David qui jouait de la harpe,

Les siècles, sur ta race, ont fait passer la mer. Pourtant, blondeaux yeux bleus de Paris, au teint clair, C'est encor l’archaïque Orient du désert

Qui frise tes cheveux tordus comme une écharpe.

N'’es-tu plus une enfant du peuple élu de Dieu ? N'est-ce pas l'Iaveh des aïeux que tu loues Quand, la harpe à l'épaule, instinctive, tu joues Sans savoir quel passé sculpta tes blanches joues Et te fit comme elle est ta belle bouche hébreu ?

Oui, lorsque, doucement câlines, dans l’espace

Tes mains prennent les sons, ailes qu’on ne voit pas, Quand tu presses ton jeu de cordes dans tes bras, Ta musique a l'élan, dans ses hauts et ses bas,

Qui fit chanter David vers la sublime face.

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TETE CCE EE

YVONNE ASTRUC

Une main traînant l’archet long, L'autre en transe qui vibre et bouge, Etre, esprit, âme du bois rouge, Mariyre dans l’état second,

O figure de cathédrale, Courte sur des pieds écartés, Au bord des violons hantés Fais flotter une tête pâle.

Tes yeux fermés de séraphin : Passionné de la musique Font physique et métaphysique

Notre tourment à nous, sans fin,

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ADMIRATIONS

Notre tourment devant l'orage (Bois verni, cordes etcrins clairs) Qui, d’après la sublime page,

Se déchire au bout de tes nerfs.

Autour de toi sont les fantômes De ceux dont tu te fais la voix

De par ces cordes et ce bois

Qui jettent nos fronts dans nos paumes.

Or, salut au magistral jeu D'où montent cri de joie et plainte, Salut au visage de sainte

Qui souffre et pâme pour son dieu,

Puis, la sainte fougueuse et triste Ayant donné tout son tourmeni, Que soit notre violoniste

Une femme, tout simplement.

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SYMPHONIE FANTASTIQUE

À Gabriel Pierné.

Ne craint-1l pas, ce chef, la mesure qu'il bat, Lorsque Berlioz se déchaine, Alors que la musique imvisible et prochaine

Ouvre le génial sabbat?

Ce n’était d'abord rien que des notes câlines, Des rêves, des bergers, un bal. : La valse démodée enflait les crinolines,

Mais le bal va tourner au hideux carnaval.

Marche au supplice, éclate! Et que la voix des cloches Soudain scande un dies trae ! Nous sentons se lever des fantômes si proches

Qu'ils frôlent notre cœur serré.

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Nous écoutons, raillé, déformé par les cuivres : « Dies irae dies AO ve D

Au secours! Devantnous, démons, chimères. guivres Sautillent dans les flammes, là!

Arrêtez, violons! Vos danses aigrelettes Font s’entrechoquer nos genoux. Voulez-vous qu’à la fin s'échappent les squelettes

Que nous cachons au fond de nous?

Berlioz leur fait signe : « Entrez donc dans la danse ! Débarrassez-vous de vos peaux ! Venez-ça prendre part à l'infernale transe

Et sauter avec Les suppôts ! »

—— Non! Non!:.. Que le silence advienne et nous rassure! Cesse de leur donner le ton! Chef, à maître sorcier, prince de la mesure,

Laisse retomber ton bâton!

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EN L'HONNEUR DE J. S. BACH

Jean Sébastien Bach, père de la musique,

Inépuisable source aux murmures sans fin,

Ici je te salue, immortel séraphin

Qui ne laisses en nous rien vivre de physique

Touchant le bleu du ciel, toute sculptée à jour,

Ton église de sons s'élève, magistrale,

Et, quand nous pénétrons dans cette cathédrale,

Nous croyons en un Dieu de justice et d'amour. Y J

Credo!…. Credo!.…. Credo !… Credo!.…

chante ton œuvre à nos siècles athées, je satisfais poésie et raison! ma moindre page élargit l'horizon,

tout l'infini s’ouvre sur mes portées !

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« Au travers de l'orchestre, heureux, souvent joyeux,

Sur mon clavecin grêle et sur mes grandes orgues,

Je chante, et, doucement, je fais pleurer vos yeux, :

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Pourcalmer vos chagrins, vos orgueils et vos morgues.

« Je fais lever vos fronts vers d’autres absolus. Loin du monde discord mon souffle vous emporte. Venez communier, avec des cœurs d'élus,

À ma perfection sereine, chaste et forte !

« Les miracles des saints, chaque jour je les fais! Les âmes, à ma voix, toutes deviennent belles. Les épaules, soudain, ne sentent plus le faix

De vivre, mais le poids formidable des ailes.

« Venez tous ! Le chemin de la vie est peu sûr, Prenez-moi par la main pour passer le portique Qui mène par le juste et l’abstrait et le pur Vers la divine horreur de la mathématique! »

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SOUFFLÉS DE TEMPÈTE

Etnous, nousrépondons : «O Bach ! nous voulons bien! Veuille nous prosterner dans une extase austère, : Fais taire autour de nous tout ce qui doit se taire,

Sois notre conseiller, sois notre ange gardien !

« Le monde nous vivons se meurt d’être si triste, Accorde nos esprit à ton sublime Za/ Viens nous persuader, Ô Bach! de l’au delà

Auquel nous voulons croire et qui, peut-être, existe...»

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VISITATION

Cathédrale debout sur l’horrible présent, | - Légèreté de pierre aux longues avenues, Orgue à mille tuyaux du silence écrasant,

Avec ton verre en feu pris dans tes pierres nues,

Allant au rouge el bleu de tes vitraux foncés, Parmi ton ombre, enfin, mes âmes sont chez elles, Ainsi que six ou sept archanges offensés

Qui retrouvent ici la place de leurs ailes.

Mes yeux comptent tes rangs de colonnes qui vont Une à une, faisceaux serrés, paquets de Clerges, Rejoindre avec l’encens la nuit de ton plafond

flottent doucement les saintes et les vierges.

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LL. -

SOUFFLES DE TEMPÊTE

Grand passé, moyen âge hermétique et fleuri, Satanique, angélique, ô très pure, 6 terrible, Cathédrale, tu n’es tout entière qu'un cri

Jeté par les humains perdus vers l’invisible.

Cri de ma race, cri de mon être qui court, Aveugle et les bras fous, vers le ciel ou l’abîme, Je meurs de t'adorer, moi perdue, ô sublime,

O Exaltation, amour, amour, amiour |...

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LE SPHINX

Je suis venue ici dans le pays des dieux

Pour écouter parler la pierre de ta bouche,

Pour regarder penser la pierre de tes yeux.

Pour te voir, homme et bête, à père et mère, ô souche,

Je suis venue ici dans le pays des dieux.

Je connaissais ton nom : dieu des deux horizons ;

Je savais d’autres mots encor dont on te nomme, Mais je ne savais pas ton sens et tes raisons.

Borne au bord de l'oubli, grand chat à face d'homme,

Je connaissais ton nom : dieu des deux horizons.

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

Je t'ai vu. J'ai fixé ton visage de roi.

Je t'ai vu. Tu portais le soleil sur ta tête.

Ainsi qu’une deuxième énigmatique bête,

J'ai vu se projeter ton ombre devant toi.

Je t'ai vu. J'ai fixé ton visage de roi.

Autour de toi régnait une fatale peur.

La tête dans le ciel et les reins dans le sable, Du sol roux tu sortais, roux aussi, sans couleur Qu'un peu de pourpre encor sur ta joue implacable :

Autour de toi régnait une fatale peur.

Déjà tu redeviens un rocher du désert.

Cent siècles atténuent ton éternel sourire,

Ton nez fier est cassé, ton dur regard se perd, L'âge est enfin venu, l'âge qu'on ne peut dire...

Déjà tu redeviens un rocher du désert.

Certes, tu n'es plus rien qu'un vieillard! À présent, La mort pose son masque horrible sur ta face.

Le sable t'envahit, impalpable et pesant.

Quoique tes yeux, toujours, fixent la même place,

Certes, tu n’es plus rien qu'un vieillard, à présent !

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LE SPHINX

Toutes tes sœurs sont là, bien plus jeunes que toi, Qui meurent. Vois l'état de chaque pyramide

Tes prunelles en vain magnétisent le vide :

Il te faut à ton tour obéir à la loi.

Toutes tes sœurs sont là,.bien plus jeunes que toi.

Bête divine, à toi qui perdras ta vertu,

Qui trépasses auprès de ton ombre trop grande, Je viens t'interroger. Réponds à ma demande : Que dis-tu ? Que sais-tu ? Que représentes-lu,

Bête divine, 6 toi qui perdras ta vertu ?

Et la pierre m'a dit Oui, mon regard s’en va, Ma bouche meurt ! Malgré la mort qui me défie, Fille d'OEdipe, apprends ce que je signifie Voici : Je suis Isis, Christ, Allah, Jéhovah ! »

Et la pierre m'a dit : « Oui, mon regard s en va

Elle m'a dit : « Voici : tant que, pour adorer, Des êtres uniront trois pierres sur la terre,

Tant qu’un temple, peuplé de vide et de lumière, Sculptera le’ciel gris ou bleu, j'existerai ! »

Elle m'a dit : « Voici : tant que, pour adorer,

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SOUFFLES DE TEMPÊTE:

« Tant que, pour adorer, on trouvera des noms Au silence, vivra la créature mixte,

Le sphinx. A moi, parfums, rituels et canons ! Le temps n'existe pas. Seule, l'idée existe,

Tant que, pour adorer, on trouvera des noms.

Fille d'OEdipe, entends toute la vérilé,

Puisque tu l'as cherchée au pays nilotique.

L'idée a mille noms et demeure identique ;

Elle n’est qu'un besoin humain d'éternité.

Fille d'OEdipe, entends toute Ia vérité. i

Toi; tu croyais sacrés les temps qui ne sont plus, Tu rêvais longuement d'époques fabuleuses.

Les cadavres sortis des tombes sablonneuses, Monifiés dans l'or, te semblaient des élus.

Toi, tu croyais sacrés les temps qui ne sont plus.

« Rien n'a changé Pourtant, crois-en mon souvenir! Comme jadis, devant des dieux, l’homme et la femme Se tiennent en trembiant, ayant peur de leur âme. Boire, manger, dormir, reproduire et mourir,

Rien n'a changé pourtant, crois-en mon souvenir!

Ce

LE SPHINX

« L'humanité, c’est moi qui couche au même lieu. Depuis les premiers jours, ma forme s’y découpe. Vois ma croupe de bête et ma tête de dieu !

Le levant a ma tête et le couchant ma croupe.

L'humanité, c'est moi qui couche au même lieu!

« L'aurore, mon regard la contemple toujours. Elle est tout : progrès, art, idée, œuvre complexe. Mais mon corps animal se tourne avec son sexe, Vers l’orbe le soleil expire tous les Jours.

L'aurore, mon regard la contemple toujours.

« Ceci veut dire : Humains inventifs et pieux, L'aurore de l'esprit baignera vôtre tête;

Mais, de par cette croupe et ce sexe de bête, Vous ne serez jamais complètement des dieux.

Ceci veut dire : Humains inventifs et pieux,

« Subissez donc la loi du Recommencement !

À jamais vousirez d'aurore en crépuscule. Chaque époque s'élance en avant, puis recule, Car rien ne peut changer, sous l'exact lirmament.

Qubissez donc la loi du Recommencement,

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SOUFFLES DE TEMPÊTE

« En vain, dans Le passé, vous chercherez à voir Une autre humanité, sous une autre lumière. L'homme ne change point. Quelle que soit son ère, Le passé, devant lui, s'offre comme un miroir.

Én vain, dans le passé, vous chercherez à voir.

« L'homme ne change point. Moi, pierre, Je le dis. Toujours il a, malgré que l’univers existe, Besoin d’autres enfers et d’autres paradis. Corps de bête repue et tête de dieu triste,

L'homme ne change point; moi, pierre, je le dis.

« D’autres sphinx renaîtront du néant je vais. Fille de l'Homme, enfant de l’éternel OEdipe Qui regardes de près mon nez cassé, ma lippe, Mes yeux agonisants, l'énigme, tu la sais! D’autres sphinx renaîtront du néant je vais.

« Car, le sphinx, ce n’est pas autre chose que toi, Tant qu'il subsistera des vivants sur la terre,

Quel que soit leur progrès, quelle que soit leur foi. Va! je t'ai dit le